25.12.11

N O ë L !







Tout a commencé par un prodigieux silence, soudain déchiré par un solo de trompette inattendu. C'était l'ange Boufareou, appelé comme ça à cause des grosses joues à force de jouer de la trompette chaque fois que le Bon Dieu est content. Et cette nuit-là, jamais il n'avait été aussi content de sa vie, le Bon Dieu : il allait être papa. Saints Joseph et Marie, les pauvres, ils faisaient peine. Saint Joseph marchait devant ; il essayait de couper le vent à la Sainte Vierge.
Saint Joseph: " Quelle misère! Pas d'argent, pas de maison, et une femme qui va accoucher en pleine nuit... Attends, je vais te porter..."
Saint Joseph ? Il n'y a pas plus brave que cet homme. Et même quand il s'est aperçu que le cabanon était une étable, il a eu un peu honte de déranger le boeuf et l'âne. Bien sûr, ce n'étaient que des bêtes, mais elles avaient travaillé toute la journée, et elles avaient le droit de dormir comme tout le monde. Et puis, il avait trop de soucis en tête parce que la Sainte Vierge, elle, elle venait d'entrer dans les douleurs...

Le boeuf: "Puisqu'on peut pas se rendre utile, on pourrait toujours dire une prière...
Saint JosephLes prières, elles sont pas encore inventées, c'est justement pour ça que le petit il doit venir sur la Terre...
Le Boeuf: En attendant, on pourrait toujours se mettre à genoux." 


Boufaréou montait dans le ciel, aussi haut, aussi vite qu'il pouvait, pour annoncer la bonne nouvelle au monde. Ses collègues les anges, les jeunes, les minots, ceux qui ont la voix douce, leur ont chanté une petite chanson. Et alors les miracles se sont succédés à une allure extraordinaire. C'étaient pas des grands miracles, juste des bonnes manières que le Bon Dieu faisait aux gens pour montrer qu'il était content que les choses se soient bien passées...
Le premier miracle, il est tombé sur le meunier. C'était le plus feignant de tout Bethléem. Sous prétexte que sa femme était partie avec un Espagnol, il refusait de moudre la farine. On était en décembre et le blé de la saison s'entassait toujours dans son grenier. Il passait ses journées à boire du pastis, et la nuit, pour que les ailes de son moulin ne le dérangent pas, il les attachait avec des cordes grosses comme des troncs d'arbres.
Le Meunier: "Je ne sais pas ce qui me prend, mais il me semble que j'ai envie de travailler... Où il est, ce divin petit ... Je vais lui porter un sac tout de suite, .. deux ... non, trois..."
Entre nous soit dit, pour le Bon Dieu, faire marcher un moulin, même sans mistral, c'est un jeu d'enfant... Mais faire sortir du lit ce grand feignant de meunier et lui faire parcourir la campagne avec un sac de cent kilos sur la tête et un de cinquante sous chaque bras, c'et peut-être le plus grand miracle qu'il ait jamais fait...
Boumian, son métier, c'était de voler des poules. Le gendarme, son métier c'était d'arrêter les boumians. Ca faisait vingt ans qu'ils se couraient après. Or, précisément cette nuit- là, on entendit dans le poulailler de Roustido un gros rire triomphant: c'était le gendarme qui venait de prendre enfin le Boumian en flagrant délit.
Le Boumian:Je suis sûr que vous avez envie de me remettre en liberté.
Le gendarme: Comment tu le sais?
Le Boumian: Parce que moi c'est un peu la même chose: la dinde, j'ai envie de la rendre à son propriétaire."
Mes collègues les anges ont changé de répertoire. Mais quoi qu'ils chantent, ça fait toujours le même effet : ça réveille dans le coeur des Hommes des choses qu'ils ne soupçonnaient pas, qu'ils avaient oubliées. Même ce poltron de Pistachié, même sa femme, la poissonnière, ils se sont sentis soudain bizarres, comme s'ils étaient en train de changer de peau. 

La Poissonnière: "J'ai des cauchemars. Le poisson que je vais leur vendre demain, ça fait plus de huit jours que je l'ai.
Pistachié: Qu'est-ce que ça peut te faire, puisque c'est pas toi qui le manges ?
La Poissonnière: Viens voir, vite... Regarde ces rascasses: on les dirait vivantes ! Comme elles ont l'oeil clair !
Pistachié: Alors ce serait vrai que ce niston, c'est le Bon Dieu qui nous l'envoie ?"
La bonne nouvelle et la jolie musique n'avaient aucun effet sur Roustido. Il n' y avait que lui qui soit riche. C'est lui qui a mis à la porte Saint Joseph et la Sainte Vierge. Mais sa fille, Mireille, y avait pas plus joli, pas plus gentil. Mais jamais il ne donnerait sa fille à un pauvre. Mireille, ce soir-là, était partie de chez elle pour ne jamais plus revenir. Roustido, aux trois quarts fou, battait la campagne en hurlant: " Mireille! Mireille! Mireille!"
Mais Mireille ne l'entendait pas. Elle était dans les bras de Vincent et elle disait qu'elle y resterait toute sa vie. Vincent était un garçon raisonnable et il commençait à s'inquiéter.


Vincent:Je ne demanderais pas mieux que de te mener devant le maire.
Mireille: Mène-moi d'abord voir ce petit bébé qui vient de naître.
Vincent: Je te mènerai où tu voudras, mais entre nous soit dit, les femmes, c'est un peu difficile à comprendre..."
Le Berger savait qu'il se passe quelque chose de pas ordinaire, quelque chose de bien, et que c'est de la joie qui arrive. Seulement, il n'irait pas voir le petit. Parce qu'il avait un chien, et qu' il était mort ce matin. Toute la joie du monde lui passait à côté.
Le Berger: Quoi? Mais c'est pas possible... Mon chien remue... Petit Jésus... Mon troupeau, je te le donne... Et mon chien, si tu me le demandes, aussi... Mais tu me le demanderas pas...
Les bras toujours levés et le bonnet de nuit sur la tête, le Ravi est venu se mêler à la foule. Il prenait l'aveugle par le bras, mais ne savait pas où aller. Boufaréu donnait un petit coup de trompette.
Le Ravi:Il faut que tu sois heureux quand même, un jour comme aujourd'hui. Viens avec moi, je te raconterai tout, je te dirai comment ça se passe, j'ai de l'imagination. Comme je te le dirai, moi, ce sera encore plus vrai que nature. "
Tous les gens étaient là, paralysés de surprise et de joie. Ils sont tombés sur leurs genoux et ils se sont mis à chanter à pleine voix... Ils avaient apporté des cadeaux: le révolver du gendarme, des rascasses, le chien du berger, des balles de farine...


La Sainte Vierge: "Berger, mon fils sera berger comme toi, plus tard . Il sera le berger des Hommes. Et les Hommes n'ont pas besoin de chien pour qu'on les garde. Ils ont besoin d'amour. "
Dehors venait d'éclater un tintamarre terrible. C'étaient les Rois Mages. A force de regarder l'étoile qui devait les conduire à Bethléem, ils avaient tous un peu le torticolis. Ils étaient partis depuis des mois et ils avaient juste un quart d'heure de retard à cause d'un de leurs chameaux qui traînait la jambe.
Le Ravi:Dans les mains, il tient une urne. Ce qu'il y a dedans, je le sais pas.
L'aveugle: Il y a de la myrrhe, c'est le parfum le plus subtil de l'Arabie.
Le Ravi: Que tu es heureux, toi, l'aveugle, tu sens les odeurs qui n' arrivent pas jusqu'à nous .."
Et il se passait encore des miracles: la femme du meunier revenait. Roustido a compris qu'il devait faire un geste. Il a pris la main de Mireille, il l'a mise dans la main de Vincent.
Roustido:Tiens, prends ma fille, tu es pauvre, mais ça m'est égal. Je te la donne quand même.
Et il s'est immobilisé pour toujours, tenant la main de ses enfants serrée dans la sienne. Il venait de gagner le paradis sans le faire exprès.Et personne ne dit plus rien. Et ils ne bougeront plus jusqu'à la fin des siècles. C'est le destin des santons.


La Pastorale des Santons de Provence, Yves Audouard.






Santons de Provence, maison Fouque
Notre belle crèche qui grandit d'année en année !



Joyeux et Saint N O ë L !